Le manteau

Elle marche, la rue défile devant ses yeux, à pas mesurés. Sa silhouette gracile se reflète sur les grandes vitres des magasins de l’avenue piétonne. Un soleil timide réchauffe sa figure ovale, un petit vent frais s’amuse avec le bas de son manteau de fourrure, elle avance parmi les autres piétions qui ignorent…

Quelques feuilles bruissent sur les arbres, près des bancs squattés par des jeunes amoureux qui se promettent mille choses ou qui se contentent simplement de se regarder dans les yeux sans rien dire. Elle les regarde, attendrie. La rue piétonne résonne de mille paroles éparses. Le vent joue toujours entre ses jambes nues, elle en frissonne, presque agréablement.

Les grandes vitres continuent impassiblement de refléter sa silhouette. Elle reste belle, malgré l’injure du temps qui passe. Ses cheveux cendrés aux mèches un peu folles accrochent le regard de quelques mâles intéressés, mais elle continue sa marche, son nez pointu au vent.

Le vent justement se rappelle à elle plus violemment, elle frissonne, plaque ses mains sur son col, resserrant l’encolure autour de son cou. Combien d’amants ont posé leurs lèvres sur la courbe gracile de sa nuque ? Combien ont plongé leurs doigts dans ses cheveux de soie ? Elle ne le sait plus, elle les a tous vidés, pressurisés, exploités, pris ce qu’ils avaient à lui donner, le plaisir, le bonheur, la douleur, la trahison.

Ils sont venus, puis ils sont partis, mais elle leur a tout pris entre-temps. Elle en a même brisé certains, fait de la charpie de leurs sentiments, de leurs orgueils. Elle était jeune, belle, conquérante, l’avenir devant elle. Elle a fait un beau mariage, rendu folles de jalousie d’autres femmes. Elle est quelqu’un, une présence, elle est enviée et elle continue de marcher fièrement dans la rue marchande.

La fourrure de son col caresse amoureusement son cou, son menton comme la main d’un homme amoureux. Elle sourit. La doublure soyeuse de son manteau caresse ses bras, ses jambes. Ce frôlement lui fait monter un doux picotement du bas de son ventre vers sa nuque.

Un homme aux cheveux blancs la regarde venir, il semble avoir à peine cinquante ans, une belle prestance, elle ne le connaît pas. Il s’adosse à un réverbère, sachet en main. Un fin sourire flotte sur ses lèvres. Elle sait, elle sent qu’il la déshabille du regard, qu’il capture du regard le moindre pli, la moindre courbe afin de deviner son anatomie. Ça l’amuse de se sentir ainsi convoitée, le temps n’a toujours pas détruit son pouvoir d’attraction sur les hommes et parfois sur les femmes. Par jeu, elle déhanche un peu plus sa marche, il incline la tête comme pour la remercier.

Elle passe devant lui, sous son regard brûlant. Elle sentira encore durant quelques mètres ses yeux avides qui la scrutent, posés impunément sur sa croupe, qu’on devine fugacement sous les ondulations du manteau de fourrure. S’il savait, pense-t-elle !

Peut-être qu’il sait…

Ses fesses ont fait fantasmer bien des hommes, certains ont pu les conquérir, d’autres ont mordu dedans à pleines dents, d’autres se sont vautrés impudiquement dessus. Elle sent le tissu frôler sa chute de reins. Les nuits torrides auprès d’hommes fous de la courbe parfaite de son cul dodu et ferme, les folies qu’ils ont pu faire, la possession qu’ils ont montrée parfois à cet endroit. Décidément, certains avaient de curieuses lubies… Ça la rend toute chose.

Elle lève les yeux vers un ciel timidement bleu, elle respire, ses seins râpent le tissu. Ses seins menus qui défient toujours la dure loi de la gravité, dressés insolemment, comme offerts aux mains voraces qui n’ont pas manqué pour les capturer, les presser, les broyer même. Tant de bouches ont tété leurs pointes acérées, mordillé, dévoré leurs masses fermes.

Tempus fugit…

Son corps a été le champ de bataille de mille combats, de multiples conquêtes, de défaites au petit jour. Elle soupire, ce temps-là s’éloigne doucement. Elle connaîtra d’autres joies, d’autres victoires mais de moins en moins. D’autres hommes la posséderont, mais ils se montreront, à l’avenir, plus exigeants, elle passera doucement de l’autre côté de la barrière. Peut-être qu’un jour, c’est elle qui suppliera…

Elle s’abîme dans le chatoiement des grandes vitrines, face aux robes improbables portées sans doute par des corps plus juvéniles et arrogants. Elle écarquille les yeux, elle entraperçoit en reflet la tête blanche du quinquagénaire, derrière elle, de l’autre côté de la rue. Il semble vouloir la dépasser, prendre de l’avance afin de la croiser à nouveau. Amusée, elle entrouvre le haut de son manteau, dévoilant la naissance de ses seins.

— Pas trop, quand même ! se dit-elle.

Elle le surveille du coin de l’œil, puis comme si de rien n’était, elle reprend sa marche, le vent lui semble moins froid à présent. Posément, l’homme s’assied sur un banc, croise les bras tout en la fixant. Intriguée, elle n’arrive pas encore à analyser son regard, mais elle le ressent comme positif, un zeste possessif, mais sans aucune trace de mépris. Elle rase les vitrines, faisant semblant de contempler les étals. Visiblement, l’homme s’en amuse.

Alors, délibérément, elle marche à pas lents vers lui, s’offrant à son regard. Quelque chose revient en elle, un frisson, une excitation lointaine. Ses jambes longues et fuselées se dévoilent dans l’entrebâillement du manteau, la couleur de sa peau laiteuse contrastant avec la fourrure rousse.

— On pourrait songer à bien des choses… pense-t-elle, troublée.

L’assurance de l’homme semble ne plus être si franche, des lézardes se font jour dans son impassibilité, elle le ressent. Vingt mètres les séparent. Que lui dira-t-elle ? Que lui dira-t-il ? Elle ne sait pas, elle laisse aller…

L’homme la regarde venir, elle peut lire l’intérêt immense qu’elle suscite. Déjà, il n’est plus adossé au banc, il décroise doucement les bras. Mais son regard ne faiblit pas. Elle jette un rapide coup d’œil vers son échancrure : tout va bien, c’est ni trop, ni pas assez.

Elle plonge son regard vert dans celui plus délavé de l’homme. Il a des yeux gris bleu, fort pâles, comme de l’eau dans laquelle elle adorerait se baigner nue, sentir la caresse sourde de l’élément liquide sur sa peau, sa douceur sur elle, en elle. Une ligne rouge, songe-t-elle, comme disent les japonais, une ligne rouge les relie. Lui aussi semble rivé, lié, enchaîné.

— Ah non !! s’exclame-t-elle en elle.

Un mouvement de foule se glisse entre eux, rompant la ligne rouge. Des gens sans gêne coupent impunément le chemin jusqu’à lui, des gens obscurs, inutiles, pesants. Dépitée, elle serre les dents, mais la vague s’épaissit, lui barre la vue. Elle s’approche quand même, essaye de contourner cette marée humaine incongrue. La masse est toujours là, plus forte qu’elle.

Elle se recule un peu, désemparée, cherchant à contourner cet obstacle imprévu. Elle part vers la droite, elle se sent stupide. Le flot s’amenuise, elle fronce des sourcils, quelque chose ne va plus, quelque chose semble cassé.

La marée est partie, l’homme n’est plus là. Elle se sent encore plus stupide. Abasourdie, elle s’approche du banc pour s’assurer de son absence. Elle n’en revient pas. Interloquée, elle reste plantée sur place, puis elle découvre un petit papier plié coincé dans une rainure du banc.

Sans retenue, elle s’empare du mot et y lit : Fontaine des 3 grâces.

L’écriture est élégante, les boucles des lettres bien faites et affirmées. Elle croit y lire une invitation impérative, presque un ordre. Elle range le papier dans sa poche, la fontaine en question n’est pas loin, deux rues plus loin, plus à l’écart, dans un petit square. Elle hésite, perplexe.

La première rue est là, à deux pas, au coin du parfumeur, une petite rue avec déjà moins de monde. Ses talons claquent sur les pavés. Les vitrines défilent, elle n’en a cure, elle remonte la petite voie. Elle s’engouffre dans la deuxième rue, encore plus déserte, avec quelques rares magasins. Elle s’arrête d’un coup en plein milieu.

— Mais qu’est ce que je fais, moi !? Je suis folle ou quoi ?

Elle se retourne, il n’est pas trop tard pour replonger dans la grande rue piétonne bruissante, dans la foule, dans les reflets des vitrines. Elle tourne la tête, son visage se reflète dans la devanture d’un antiquaire.

— Je ne suis encore pas si…

Elle n’ose pas achever sa phrase. Ça lui fait tout drôle de se voir parmi les vieux meubles, les chaises défraîchies, les fers rouillés. Elle prend une grande respiration puis, d’un pas moins assuré, continue sa route dans la rue déserte.

Le square est face à elle, un havre d’arbres et de buissons, la fontaine des trois grâces plantée au milieu. Derrière un banc, elle croit apercevoir la silhouette de l’homme. Frémissante comme une débutante lors de son premier rendez-vous, elle s’approche, s’apprêtant à contourner la fontaine.

Il est là.

Son regard est à la fois doux et avide. La confiance revient en elle comme une vague, un fin sourire s’affiche sur ses lèvres rosées. À nouveau vingt mètres, les cailloux crissent sous ses pas, le vent est tombé, ses mains abaissent son col, dévoilant son cou gracile. Le jeu de séduction commence, ses gestes élégants sont naturels, non maniérés, un ballet, une chorégraphie avérée.

Attentif, le cinquantenaire se tient droit, quelques mèches blanches se soulèvent sous une faible brise. Il ne perd pas une miette du spectacle, de la danse muette qu’elle lui offre. Elle se devine dans son regard. Deux mètres en moins, agile, elle avance. Son corps électrisé ressent la caresse de la doublure du manteau, comme mille caresses amoureuses. Sait-il ?

Le ballet silencieux continue dans l’écrin verdoyant du square, rien qu’eux deux, elle debout, en douce approche, lui assis, en spectateur vigilant.

Elle sent son regard dans l’échancrure de son manteau, sur la naissance de ses seins, comme un doigt qui dessinerait les deux courbes souples. L’embrasure se creuse de plue en plus, dévoilant lentement quelques centimètres de peau soyeuse et laiteuse en plus. La courbe de l’un de ses seins menus se dévoile délicatement, doucement jusqu’à sa base. Devine-t-il ?

L’homme est toujours attentif, admiratif de ce q’elle lui dévoile. Le galbe de ses jambes se découvre de plus en plus haut entre les pans roux de la douce fourrure. La fourrure s’entrouvre du haut et du bas, insensiblement. Cinq mètres, son décolleté a dépassé la décence très approximative des robes plongeantes des réceptions huppées.

Quatre mètres, leurs regards sont électrisés l’un à l’autre, la ligne rouge est palpable.

Trois mètres, un petit vent frais glisse entre les pans du manteau et s’insinue sur ses seins et en haut de ses cuisses. Elle frissonne, à la fois de cette morsure froide et aussi sous le regard avide de cet homme inconnu qui la désire.

Deux mètres, Elle s’arrête. L’homme la regarde en souriant naturellement, un sourire large et franc qui plonge en elle. Sait-il ? Oui, il sait.

Alors elle entrouvre définitivement son manteau, dévoilant du cou aux jambes une longue bande de chair nacrée, barrée au milieu par une touffe claire, dont les fins poils soyeux s’agitent délicatement sous la fine brise.

Il savoure, remplit ses yeux de cette vision rare à laquelle il n’aurait jamais cru pouvoir assister. Il se sent rajeunir, une nouvelle vigueur circule en lui. Deux inconnus dans un petit parc, dans un vent frais, sous un soleil timide, deux inconnus reliés à présent par une ligne rouge, un instant suspendu. Il apprécie le cadeau qui lui est fait, mais au fond de lui, il se dit que c’est la rencontre de deux êtres qui s’apprêtent à décliner. Il chasse cette idée noire, grave le spectacle qu’il a sous les yeux.

Avant de se lever, il fouille dans sa poche intérieure et d’un geste naturel, pose sa main sur le banc pour se redresser. Elle le voit venir vers elle à pas lents. Arrivé près d’elle, il s’incline légèrement, lui prend la main et y dépose un baiser furtif.

— Merci…

Une voix grave et agréable, un seul mot, c’est tout. Avant qu’elle ne réalise tout à fait, il est presque déjà sorti du parc, ses cheveux blancs virevoltent un peu sous la brise. Elle est étonnée, un peu déçue, mais finalement satisfaite de cette tournure des événements, de cet élan suspendu, car elle n’avait rien prévu pour après, sans doute banal ou sordide. Elle referme son manteau, tandis qu’il disparaît de sa vue. Le soleil se voile un peu, il fait plus froid, elle grelotte, il n’est plus là, disparu définitivement.

Elle soupire, se dit que ce n’est pas plus mal ainsi, un galant homme, décidément. Elle se tourne vers le banc où il était assis et y découvre un petit carton blanc. Elle s’approche, saisit la carte de visite. Elle reste un moment à regarder les quelques mots froids écrits dessus, comme pour les apprendre par cœur. Puis elle sourit, resserre encore plus l’encolure de son manteau et s’apprête à quitter le petit parc et ses trois grâces.

Juste avant de sortir, enjouée, elle jette d’un geste négligent la carte déchirée en quatre dans une poubelle en fer forgée…

— Tempus non fugit… dit-elle, radieuse.

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