Au plaisir de vous revoir

Les enfants sont couchés, il est 21 heures. J’aime ce moment de paix. Comme chaque soir je lis le journal, à moitié allongé sur le canapé, les pieds sur la table basse du salon. Du coin de l’œil, je vois Muriel arriver en minaudant. Elle marche sur la pointe des pieds et tient ses mains derrière son dos, comme si elle cachait quelque chose. Elle s’approche, pose une feuille sur mon journal et vient s’asseoir à côté de moi, la tête sur mon épaule :

— Tiens, lis ça, et dis-moi ce que tu en penses.

La feuille est une sortie imprimante, un grand rideau rouge ouvert d’un côté en illustration principale, et porte ce titre pompeux : Entrez au pays du plaisir ! Overlord, club libertin

— Tu plaisantes, j’espère ?
— Décontracte-toi un peu… Tu étais plus drôle quand je t’ai rencontré. On en parle de plus en plus dans les journaux, même les journaux féminins, tu sais. Ils disent que ce n’est pas du tout sordide, que c’est même plutôt raffiné. J’ai cherché un peu sur internet à midi. J’ai trouvé le site de ce club, et son adresse. Il est tout près de chez nous. Et il a l’air élégant, plutôt bien fréquenté. Alors, je voulais savoir ce que tu en pensais, c’est tout…

Je suis saisi d’un terrible doute. Nous sommes mariés depuis bientôt dix ans. Pas la moindre ombre au tableau durant cette période. Et subitement, ma femme me présente la page de présentation d’un club libertin !

— Qu’est-ce que tu essaies de me dire ? Tu as envie de faire l’amour avec un autre homme, pendant que je baiserais sa femme ?
— Mais non. Tu dramatises toujours. Je me disais juste que ce serait amusant, et même peut-être excitant d’aller y faire un tour. C’est de la curiosité, rien de plus. Et au retour, j‘aurai sans doute très envie de toi. Ne t’inquiète pas, ils ne vont pas nous sauter dessus.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu y es déjà allée ?
— Bien sûr que non. Sur leur site, ils précisent qu’ils veillent à ce que les couples ne soient pas importunés. Il y a deux salles. Le bar, avec la piste de danse, comme dans toutes les boîtes. Et une autre salle, derrière un rideau rouge, où se rejoignent les couples qui veulent aller plus loin. On restera au bar, juste pour voir. Je trouvais cette idée érotique. Ça mettrait un peu de piment dans nos relations.

Le doute ne se dissipe pas :

— Tu trouves que je ne te fais pas bien l’amour ? Tu as envie d’autre chose, c’est ça ?
— Tu es un très bon amant, tu le sais. D’ailleurs, si ça n’avait pas été le cas, jamais je ne t’aurais épousé. Je t’aime et je n’ai envie d’aucun autre homme que toi. Je me disais juste que ce serait amusant, un soir, d’aller faire un tour dans cette boîte, mais sans consommer, rassure-toi. Ils disent que ce n’est pas obligatoire. Je te le répète : ça serait juste pour voir.

Muriel a pris sa moue boudeuse, comme lorsqu’elle est contrariée. Après tout, pourquoi pas ? Nous sommes adultes et vaccinés. Un petit stimulus érotique n’est jamais superflu dans un couple. L’idée fait son chemin dans mon esprit. Je suis juste un peu vexé qu’elle ne soit pas venue de moi. J’imagine que ce sont plutôt les hommes qui proposent à leur femme ce genre d’extra. Muriel sent que mon silence est le début d’une approbation. Elle m’embrasse dans le cou, se fait câline :

— Mais bien sûr, c’est toi qui décides.
— Sauf que tu en as déjà envie, sinon tu ne me l’aurais pas proposé. Attends un peu, je ne dis pas non. Mais il faut que les choses soient claires. On reste au bar, tu ne danses pas avec un autre homme. Et il est hors de question d’aller dans l’autre salle. C’est d’accord ?
— Mais bien sûr, mon amour.
— Tu veux y aller quand ?
— Demain soir, par exemple. J’ai déjà réservé la baby-sitter.

Sur ces mots, Muriel court en riant vers la chambre. Je la suis et la trouve alanguie sur le lit, jambes ouvertes, bras au-dessus de la tête, avec le regard trouble que je lui connais quand elle a envie de faire l’amour.

Le lendemain soir, nous sommes attablés dans un restaurant. Muriel est un peu trop sexy à mon goût, vu les circonstances. Elle a joué sur les contrastes : maquillage léger, veste sage, chemisier serré mais boutonné. C’est le bas qui me dérange : jupe courte, jambes nues, mules à talons hauts et ongles des pieds vernis. Elle m’a expliqué que le dress code en vigueur dans ces boîtes précise que les hommes doivent être en costume et cravate, et les femmes dévoiler leurs charmes. N’empêche que je trouve sa tenue déplacée dans ce restaurant. J’imagine que tous les hommes la regardent, et devinent que nous allons ensuite dans une boîte libertine.

Mais mon malaise se dissipe au fil du dîner. Nul ne fait attention à nous. Le visage de Muriel est angélique. Son pied, sous la table, vient caresser mon mollet. J’aime ma femme, profondément. Quand je l’ai connue, elle avait vingt-cinq ans et aimait jouer les lolitas : petit format, cheveux bruns et courts, corps fin et souple serré dans un jean’s, ballerines, avec un côté sauvageonne revendiqué. Lolita, elle l’était d’ailleurs jusqu’au bout de ses jolis ongles. Je l’ai appris quand elle m’a dit le nombre de ses amants passés… Bon, il paraît que les femmes qui ont bien vécu quand elles étaient célibataires font ensuite les meilleures épouses et les meilleures mères. Je manque d’éléments comparatifs pour confirmer mais à en juger par son exemple, c’est vrai. Et son riche passé amoureux avait au moins un avantage : elle aimait beaucoup faire l’amour, le faisait remarquablement bien, sachant prendre du plaisir autant qu’en donner.

À défaut de lui avoir enseigné quelque chose sur ce plan-là, fierté à laquelle les hommes sont sensibles quand il s’agit de leur épouse, j’en ai au moins eu une autre : elle est passée avec moi d’une adolescence prolongée à un statut de femme parfaitement assumé. Pas simplement parce qu’elle m’a donné deux enfants. Mais aussi parce que je lui ai appris à s’habiller différemment, selon mes goûts : des talons, des jupes, des soutien-gorge pigeonnants qui mettent en valeur ses petits seins plantés hauts. Et je l’ai vue progressivement entrer dans une nouvelle peau, prendre de l’assurance et des responsabilités, dans sa vie professionnelle comme sa vie sociale, jongler avec ses obligations de mère sans jamais oublier qu’elle restait femme.

À la voir devant moi dans ce restaurant, à la fois sexy et amoureuse, j’en finis par oublier le motif de cette soirée un peu particulière. L’inquiétude revient une fois l’addition réglée, quand nous nous dirigeons à pied vers cette boîte et que j’entends le claquement de ses talons sur le trottoir. Muriel n’en mène pas large non plus, à en juger par son silence et la manière dont elle s’accroche à mon bras. Mais les dès sont jetés. Il serait ridicule de faire marche arrière.

À l’adresse indiquée, une galerie marchande. Tous les magasins sont fermés. Dans ce long couloir désert, les talons de Muriel résonnent encore davantage contre le sol. Au bout, un escalier, quelques marches, un nouveau couloir, et une porte au fond, frappée d’un sigle discret : Overlord.

Je sonne. La porte s’ouvre. Une femme nous accueille, la quarantaine un peu fatiguée, une robe courte qui présente ses seins comme sur un plateau, mais une certaine élégance, dans l’attitude comme dans les propos :

— Bonsoir, vous êtes parmi les premiers arrivés. Je vous souhaite une bonne soirée.

Je règle le droit d’entrée en affectant le détachement d’un habitué des lieux. La lumière est tamisée, mais ce n’est pas l’obscurité glauque que je redoutais. La musique est douce, le décor soigné, plutôt bourgeois et apaisé. Les quelques couples déjà présents n’ont pas jeté vers nous un regard affamé. En vérité, ils nous ont à peine regardés. Une boîte comme une autre, plutôt chic, s’il n’y avait cette tenture rouge au fond de la salle, passage vers l’enfer des sens.

Les femmes sont plutôt belles. Toutes en jupes courtes ou en robes profondément décolletées. Et les hommes en complet-cravate. Cette atmosphère feutrée me rassure. Nous nous dirigeons d’emblée vers le bar, comme pour signifier que nous n’avons pas l’intention de participer à la fête. Juste de regarder, et encore, de loin. Muriel, qui a laissé sa veste au vestiaire, déboutonne le haut de son chemisier, laissant apparaître la naissance de ses seins et un soutien-gorge rouge que je ne lui connaissais pas. Son geste me semble naturel. Puisque je regarde les autres femmes, la réciprocité veut que les autres hommes puissent regarder la mienne.

La boîte se peuple peu à peu. Deux fois déjà, des hommes sont venus me proposer de nous asseoir à leur table, très courtoisement. J’ai décliné sur le même ton, en précisant que nous étions venus boire un verre. Ils n’ont pas insisté. Muriel avait raison : l’endroit semble bien tenu et bien fréquenté. Il y a maintenant du monde sur la piste de danse. Muriel attire mon regard sur deux couples qui franchissent le rideau rouge, et passent de l’autre côté. Cette vision m’excite, je dois le reconnaître. Muriel est blottie contre moi. Le spectacle ne la laisse pas non plus indifférente. Finalement, cette soirée est plus agréable que je l’avais imaginé.

Mais le garçon qui sert en salle s’approche de nous :

— Bonsoir, le propriétaire de l’Overlord souhaiterait vous accueillir à sa table et vous souhaiter la bienvenue en vous offrant une coupe de champagne.

Comment refuser ? Nous descendons de nos tabourets, et le suivons dans une sorte d’alcôve. Un homme est debout. Grand, massif, un peu dégarni. La cinquantaine. Il baise la main de Muriel et nous enjoint de nous asseoir face à lui, de l’autre côté d’une table basse.

— Je m’appelle Pierre, je suis le propriétaire des lieux. Nous ne nous connaissons pas, je crois. C’est sans doute la première fois que vous venez ici. J’en suis très heureux. Une coupe de champagne ?

Nous trinquons, et l’homme reprend la parole :

— Je vous observe depuis un moment. Ne vous offusquez pas, c’est mon métier. Je pense que c’est la première fois que vous venez dans un établissement de ce genre, car vous sembliez un peu nerveux en arrivant. Détendez-vous, nul ne vous connaît ici, nul ne vous juge, et surtout, nul ne vous importunera. La politique de la maison est très stricte en ce domaine.

Sa voix est grave, son ton lent, et particulier. Il parle de manière syncopée, en marquant une courte pause entre chaque phrase, comme un homme qui sait qu’il ne sera pas interrompu, et force ainsi l’écoute.

— Ça peut sembler paradoxal, mais les femmes peuvent être ici court vêtues sans risquer de susciter des regards lourds ou des gestes désobligeants. Ce qui n’est pas le cas dans une discothèque. Je tiens beaucoup au respect mutuel. Les regards ne doivent être que des hommages. Vous l’avez peut-être déjà ressenti, madame. Il est agréable pour une femme de pouvoir dévoiler ses charmes en n’étant regardée qu’avec respect. Et sachez-le, c’est agréable aussi pour votre mari. N’est-ce pas, monsieur ?

J’acquiesce, mais ne trouve rien à répondre. De toutes manières, il n’attendait pas de moi une réponse.

— Vous voyez ce rideau rouge, là-bas. Je suppose que vous imaginez ce qui se passe derrière lui, quand des couples le franchissent. Si je peux me permettre, je ne vous conseille pas de le faire, pas la première fois. Restez ici, détendez-vous, et je suis certain que vous passerez une excellente soirée, dont j’espère qu’elle vous donnera l’envie de revenir.

À ces mots, il lève sa coupe. Nous trinquons. Et il reprend :

— Vous avez les jambes croisées, madame. C’est un réflexe naturel, chez une femme assise. Mais ici vous pouvez les ouvrir, comme le fait un homme. C’est une sensation qui devrait vous plaire, une sorte de liberté dont vous n’avez pas l’habitude. Et ne craignez rien, même si je suis face à vous, je ne verrai rien, la lumière est tamisée.

Muriel me jette un regard interrogateur. Je lui souris. C’est elle qui a voulu venir ici. Donc, qu’elle assume maintenant. Je la sens nerveuse quand elle se retourne vers cet homme. Mais elle décroise ses jambes, et les écarte.

— Très bien, encore un petit peu plus. Voilà, parfait. Voulez-vous nous dire ce que vous ressentez ?
— Je ne sais pas. C’est étrange, inhabituel. Mais pas désagréable.
— Alors, poursuivez. Je voudrais que cette première soirée reste pour vous deux inoubliable, que vous y repensiez ensuite dans l’intimité. Enlevez votre slip, madame, et posez-le sur cette table. Je vous rappelle que je ne vois rien, il fait trop sombre. La sensation d’être nue sous votre jupe devrait vous plaire. Et elle plaira aussi à votre mari.

J’ai subitement la bouche sèche. L’assurance de cet homme, son débit lent et le rythme syncopé de ses phrases donnent à ses mots un aspect envoûtant. Je vois que Muriel n’y est pas insensible : sa respiration est plus courte. D’abord, elle ne bouge pas. Puis, brusquement, elle prend appui avec ses épaules contre le dossier de la banquette, soulève ses hanches, passe ses mains sous sa jupe et fait glisser un string rouge qu’elle jette sur la table. Puis elle reprend sa position initiale, buste droit, jambes ouvertes. Sans doute pour se donner une contenance, elle prend sa coupe et avale une gorgée de champagne. L’homme la ressert, et la regarde à nouveau dans les yeux :

— C’est très bien. Ce serait encore mieux pour vous si vous releviez l’arrière de votre jupe. Vous sentiriez le contact du velours contre votre peau.

Muriel s’exécute, sans oser me jeter un regard. L’homme change de ton. Sa voix devient à la fois plus enveloppante et plus autoritaire.

— Je suis certain que cette position vous trouble, madame. Je me trompe ?
— Je ne sais pas.
— Je souhaite que ce soit le cas, pour votre mari comme pour vous. Car de retour chez vous, votre nuit n’en sera que plus belle. Il y a un moyen de le savoir avec certitude. Passez la main sous votre jupe, portez-la vers vos lèvres. Votre sexe est-il humide ?

De nouveau, Muriel obéit à cette voix. Mais sa main ressort aussitôt de sous sa jupe, comme si un serpent l’avait piquée.

— Alors, madame. Nous n’avons pas entendu votre réponse…
— Oui.
— Oui quoi ? Votre sexe est-il humide ? Nous aimerions vous l’entendre dire.

Muriel a baissé le visage et les yeux. Elle semble regarder son string rouge posé sur la table, symbole de son renoncement. Un silence. Enfin, ses lèvres bougent :

— Oui, mon sexe est humide.
— N’en ayez surtout pas honte. C’est naturel, c’est même sain. Et regardez-moi. Sachez que votre mari est fier de vous : votre corps réagit parfaitement bien aux stimulations sensorielles. Toutes les femmes ne peuvent en dire autant.

Moi, fier de Muriel ? Non, ce n’est pas le mot. Trop de pensées se télescopent dans ma tête. Je ne les maîtrise plus. Les choses vont trop vite, trop loin. La même scène m’aurait probablement plu si elle s’était produite à l’époque où j’ai rencontré Muriel. Mais aujourd’hui, presque dix ans plus tard, c’est la mère de mes enfants, la déléguée des parents d’élèves de leur école, une femme heureuse et équilibrée qui est en train de mouiller dans une boîte échangiste, sexe nu et jambes écartées, face à un homme qu’elle ne connaissait pas un quart d’heure plus tôt. Il lui a fait perdre toute assurance, toute dignité, toute pudeur, et la mène au son de sa voix. Je sais que je devrais intervenir, interrompre ce jeu. Mais je ne peux pas. Je suis comme hypnotisé par cette docilité que je découvre chez ma femme, par la manière dont cet homme l’emmène toujours plus loin. Et mon sexe commence à bander…

La voix continue, implacable :

— Remettez votre main là où elle était, madame. Elle y était très bien. Caressez-vous, maintenant. Mais doucement, juste deux doigts en fourche autour de votre clitoris, pour le faire durcir.

La main droite de Muriel file de nouveau sous sa jupe, comme si elle n’attendait que cet ordre. Son regard est vide, sa bouche légèrement ouverte, les ailes de son nez se pincent, elle commence à haleter, sa respiration courte soulève ses seins. Je n’existe plus pour elle. Elle est ailleurs, avec cet homme, avec cette voix.

— C’est parfait, madame. Sachez que votre mari vous regarde, vous désire, et qu’il veut votre plaisir. C’est pour lui que vous vous caressez. Continuez de me regarder, et n’allez pas trop vite. Ça y est, votre clitoris est dur ?
— Oui.

La voix devient plus autoritaire :

— Pas de réponse brève. Votre mari et moi voulons une vraie réponse. Je vous repose la question : votre clitoris est-il dur ?

Cette brusque intervention de l’homme semble trancher les derniers liens qui retenaient Muriel à la pudeur. Elle redresse son visage, regarde l’homme. Sa phrase est hachée par les halètements de plaisir, mais sa voix est plus forte :

— Oui… Mon clitoris… est… dur.
— C’est très bien. Maintenant, madame, vous allez poser vos pieds sur l’angle de la table. Débarrassez-vous de vos mules, elles vous gênent. Ecartez les jambes autant que vous le pouvez pour bien ouvrir votre chatte. Caressez-vous avec un seul doigt, remontez-le le long de votre clitoris. Et posez votre main gauche sur le sexe de votre mari. Vous verrez, je suis certain qu’il bande.

Muriel exécute ces ordres un à un, au fur et à mesure que la voix les lui donne. Elle fait chuter ses mules sur le sol en agitant ses pieds. Le spectacle qu’elle offre me bouleverse par sa force érotique. Le fait d’avoir levé ses cuisses pour poser ses pieds sur la table a fait glisser sa jupe sur ses jambes. Je vois sa main en conque bouger sur sa chatte, ses jambes entièrement dévoilées, ses pieds nus aux ongles vernis de rouge crispés sur l’angle de la table, j’entends ses halètements de plaisir, de plus en plus rauques. Je bande comme un taureau. Et le dernier ordre donné par la voix me fait définitivement basculer, quand la main de Muriel saisit mon sexe dur à travers l’étoffe mince de mon pantalon. Une onde de plaisir sillonne mon corps. Elle me tient, mais en vérité c’est cette voix qui nous tient tous les deux.

Muriel se laisse glisser en arrière, tête et épaules contre le dossier de la banquette. Aussitôt, la voix la rappelle sèchement à l’ordre :

— Pas de femmes avachies dans mon établissement ! Redressez-vous, madame, et regardez-moi. Vous jouirez quand je vous le dirai. Monsieur, aidez-la à garder sa position en mettant votre main sur ses reins.

Nous obéissons simultanément. Sa main se crispe sur mon sexe, m’arrachant un petit cri de plaisir. Ses dents serrent sa lèvre intérieure, ses yeux se plissent. Je connais ces stigmates : elle est au bord de l’orgasme.

La voix l’a senti aussi :

— Vous êtes arrivée, madame. Appuyez plus fort sur votre clitoris, un mouvement circulaire. Ne fermez pas les yeux. Vous allez jouir, parce que je le veux. Et je veux aussi vous entendre.

La voix s’est à peine tue que le corps de Muriel se tend comme un arc. Elle ouvre grand la bouche, sa main s’agite frénétiquement sur son sexe, des saccades de plaisir la traversent, sa tête se rejette en arrière, et le son arrive enfin, avec un léger décalage sur son orgasme : une longue plainte, modulée, qui n’en finit pas, alors que sa main s’est calmée et que ses hanches sont prises de soubresauts. Puis, elle tombe sur moi comme une marionnette dont on aurait tranché les fils et reste là, immobile. Seules ses jambes, fermées mais allongées sur la table, et nues jusqu’en haut des cuisses, bougent légèrement. Elle les frotte l’une contre l’autre. Sa tête est enfouie contre ma poitrine. Elle me serre.

Face à nous, l’homme s’est levé. Il me paraît encore plus grand que tout à l’heure. Il fait le tour de la table et vient vers nous. Il prend la main droite de Muriel, celle avec laquelle elle s’est caressée et qui porte certainement son odeur, lui fait un baisemain, puis se penche vers moi. D’un geste rapide et sûr, il glisse une carte dans la poche extérieure de ma veste :

— Vous pouvez être satisfait de votre épouse, monsieur. Veuillez m’excuser de vous laisser, mais je dois aller faire un tour en salle. Et j’imagine que vous avez besoin de rester seuls pour vous retrouver. Quand votre femme sera remise, rentrez tranquillement chez vous. Elle aura très envie de faire l’amour, besoin même. J’ai eu grand plaisir à vous rencontrer. Laissez passer quelques jours, quelques semaines même, réfléchissez bien à ce qui s’est passé ce soir. Et si vous avez envie d’aller un peu plus loin, rappelez-moi, vous avez ma carte. Mais nous ne nous reverrons pas ici, plutôt chez moi, c’est plus intime. Bonne fin de soirée, et au plaisir de vous revoir bientôt.

Il s’éloigne. Dans mes bras, Muriel reprend progressivement vie. Elle embrasse ma poitrine, a replié ses jambes. L’excitation est retombée en moi. Sa position impudique me gêne. Du bar, des couples nous regardent. Sans doute n’ont-ils rien perdu du spectacle, malgré la semi pénombre. Je prends son string rouge sur la table, j’essaie de tirer sa jupe sur ses cuisses, j’enfile ses mules sur ses pieds. J’embrasse et je caresse sa nuque. Et j’entends sa petite voix, qui semble venir de loin :

— Je t’aime, Pascal. Tu ne m’en veux pas ?
— Moi aussi, je t’aime, ma chérie. Ne t’inquiète pas, tout va bien, reste là, ne bouge pas.

Nous restons là une vingtaine de minutes, dans une espèce de pause après la tempête, seulement interrompue par le serveur venu nous porter, au nom du propriétaire de l’Overlord, une bouteille de champagne à laquelle nous touchons à peine. Puis, Muriel revient sur terre. Elle se redresse, reboutonne le haut de son chemisier, me demande où est passé son string, l’enfile d’un geste sûr, comme si elle était dans notre chambre, se rassied, entoure mon cou de ses bras et me regarde en me souriant :

— Je ne ferais pas ça tous les soirs… C’est quand même un peu déstabilisant. Tu crois qu’il y a beaucoup de gens qui m’ont vue ?
— Je ne sais pas. Je ne les regardais pas. Et puis, ils doivent avoir l’habitude, ici. Je ne regardais que toi. J’aurais peut-être dû intervenir, mais je ne pouvais pas : j’étais fasciné par toi, par ce que je voyais.
— Je pensais vraiment que je savais mieux me contrôler. Tu ne peux pas savoir combien j’ai été soulagée quand j’ai senti que tu étais en érection. Je me suis trouvée moins seule. Mais ce n’est pas grave ce qui s’est passé, tu sais. C’est toi que j’aime, toi avec qui j’ai envie de faire l’amour. Il faudra qu’on en reparle, mais pas ce soir s’il te plaît. Là, je veux rentrer. Et je veux que tu me fasses l’amour, très fort, en me disant plein de mots d’amour.

Ce qui fut fait, avec une énergie et une émotion particulières, comme si nous avions besoin de nous rapprocher, avec des mots, avec du sexe. Après l’amour, Muriel s’est levée pour boire. En revenant, elle a marqué un temps d’arrêt :

— Au fait, cet homme, il ne t’a pas laissé sa carte ?
— Si, j’avais oublié. Elle doit être dans la poche extérieure de ma veste. Prends-la puisque tu es debout.

Muriel a plongé la main dans la poche, en a sorti la carte, l’a lue, est subitement devenue grave, m’a rejoint dans notre lit et s’est blottie contre moi, comme apeurée, en me tendant ce rectangle de papier dur. Je l’ai lu à mon tour. Il était marqué, en lettres gothiques Maître Pierre, suivi d’un numéro de portable.

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