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Je présume que les gens de notre entourage disent de Sophie et moi que nous formons un couple heureux, serein, sans histoires. Heureux et serein, c’est vrai. La vie nous a épargné ses mauvais coups. Nous avons deux enfants. Nous nous aimons. Le sexe ? Pas tout à fait comme au premier jour, après douze ans de mariage. C’est sans doute inévitable. N’empêche que j’adore lui faire l’amour. Je la connais bien, la réciproque est vraie. Sophie a peut-être moins de désir que moi ou plutôt moins souvent. Mais je sais lire dans ses yeux, certains soirs, qu’un sang allègre coule dans ses veines. J’aime la laisser venir. Dès qu’elle a couché les enfants, elle me rejoint sur le canapé du salon.
Je l’embrasse, je la caresse, je retarde délibérément le moment de l’emmener dans notre chambre. Là, elle va chercher dans son coffret le godemichet que je lui ai offert, parfois les liens en cuir avec lesquels je lui attache les poignets quand elle se sent d’humeur docile. Le reste n’appartient qu’à nous. Mais je suis fier de dire que ma femme est la meilleure baiseuse que j’ai jamais connue. Et le matin, au réveil, elle a des papillons dans le corps et la tête.

Nos amis ont raison : nous sommes un couple heureux. Sans histoires ? Pas tout à fait. Car nous avons eu une histoire, il y a quatre ans. Aujourd’hui, nous l’évoquons de temps en temps, toujours au lit. C’est souvent elle qui me provoque en évoquant ce souvenir. Je feins de m’en offusquer, la traite de salope. Et elle se fait pardonner sur l’oreiller.

Cette histoire s’est passée après la seconde grossesse de Sophie. Notre fils a mis du temps à faire ses nuits. Notre vie sexuelle s’en trouvait affectée, et Sophie s’en inquiétait. Elle se demandait, à tort, si je ne la voyais pas davantage comme une mère que comme une épouse, et exprimait souvent ses doutes par une interrogation :

— Imagine qu’un accident te fasse perdre la mémoire, et que tu me rencontres à nouveau dans une soirée. Crois-tu que tu irais à nouveau vers moi, que tu ne choisirais pas une autre femme ?

Mes dénégations n’arrivaient pas à la convaincre :

— Tu dis ça parce que je suis ta femme, la mère de tes enfants, et que tu m’aimes. N’empêche que tu ne me regardes plus comme la première fois où tu m’as vue.

Le débat était sans fin. Comment chasser ce nuage de sa tête ? J’ai eu une idée : non pas une deuxième lune de miel, mais une deuxième « première fois ».

— Ma proposition va peut-être te surprendre, mais écoute-la jusqu’au bout. Quand ton frère a passé ses vacances au Club Méditerranée, il partageait sa chambre avec un autre célibataire, et ils s’étaient très bien entendus, puisqu’ils draguaient ensemble. Nous aussi, nous allons passer une semaine au Club Med. Mais pas tout à fait ensemble. Nous allons nous inscrire séparément. Nous ferons semblant de ne pas nous connaître. Tu partageras ton bungalow avec une autre femme, moi avec un autre homme. Tu dragueras avec elle, moi avec lui. On se regardera de loin. Puis on se rapprochera, en faisant semblant de se découvrir. Et je te promets que si les GO décernent en fin de séjour le prix de la passion subite, il sera pour nous.

Sophie a éclaté de rire, puis est devenue brusquement sérieuse. Elle a allumé une cigarette. Des rides barraient son front, comme lorsqu’elle réfléchit à quelque chose de très sérieux :

— C’est tentant. Mais si ma colocataire est attirée par toi, et ton colocataire par moi, qu’est ce qu’on fera ?
— Ça sera encore mieux. Elle te parlera de moi le soir dans le bungalow, lui me parlera de toi. Je le pousserai même à la confidence, j’espère qu’il me dira que tu as un beau cul, qu’il aime tes petits seins. Et quand je te retrouverai, ça sera ta fête.
— J’ai épousé un pervers. Tu veux me pousser dans les bras d’un autre pour pouvoir baiser librement.
— Bien sûr que non, je ne désire que toi. Mais un petit flirt n’est pas à exclure, si affinités. Juste un flirt. Après tout, ça renforcera notre désir. Et nous aurons mutuellement des choses à nous faire pardonner quand on se retrouvera…
— Non seulement, tu es un pervers, mais ta maladie est contagieuse. D’accord, à une condition : juste un petit flirt comme tu dis, rien en dessous de la ceinture.

Cet accord, nous l’avons scellé le soir même, au lit.

Un mois plus tard, nous sommes partis à Roissy prendre un vol pour La Réunion. Aucun problème pour l’inscription au Club Med. Sophie a gardé son nom de jeune fille dans ses activités professionnelles. Elle s’est inscrite sous ce nom, en faisant adresser son courrier de confirmation à son bureau. Ainsi, nul ne pouvait savoir que nous étions mari et femme. Seule entorse à notre condition de présumés célibataires, nous avons gardé nos alliances. Je ne me voyais pas l’enlever. Le symbole aurait été trop fort, le geste trop grave. Et une brève tentative nous a définitivement dissuadés : nous portions l’un et l’autre une marque blanche au doigt, trace de l’absence de bronzage… De sorte que l’enlever aurait été pire que la garder. Nous avons convenu d’une explication : Sophie portait une alliance pour éviter d’être la cible des dragueurs, et moi parce que j’étais en instance de divorce.

Ça nous a fait étrange de nous quitter sur le quai du RER, sur un dernier baiser. J’ai pris la rame suivante, pour ne pas arriver en même temps qu’elle à l’enregistrement. Je l’ai revue dans la salle d’attente. Ça me plaisait de la regarder, de la trouver belle à distance. Mais le temps m’a paru long en avion, assis entre deux inconnus alors que j’aurais pu partager ces heures forcément intimes avec ma femme. Deux fois, je me suis levé pour passer devant elle. La première fois, elle m’a regardé franchement, comme le fait une femme quand elle croise un homme qui lui plaît. C’était plutôt excitant. La seconde, elle dormait. De nouveau, je l’ai trouvée belle et ai regretté qu’elle ne dorme pas contre mon épaule.

L’arrivée au Club a été plutôt tumultueuse : transfert en bus, formalités d’usage, recherche du bungalow, installation des affaires, présentation avec mon colocataire. Je n’ai pas vu la matinée passer. J’en avais même oublié Sophie, preuve que je me sentais vraiment dans la peau d’un célibataire.

En voyant entrer Gilles, j’ai pensé que la cohabitation allait être pénible. Il représentait, a priori, tout ce qu’un homme n’aime pas chez les autres hommes. Assez belle gueule, trapu, pas très grand, un peu gros, les poils qui sortent de la chemise, la convivialité envahissante. Au bout de cinq minutes, je savais tout de lui, restaurateur, divorcé et content de l’être, clin d’œil pour me dire que son ex-femme trouvait qu’il regardait les jolies serveuses de trop près, habitué du Club, trois ans de plus que moi. Mais encore cinq minutes plus tard, j’étais bien forcé d’admettre qu’il était sympathique.

Sa conception du club, il me l’a vite exposée : la journée, on fait du sport, le soir on drague. Je me souviens m’être dit, plutôt rassuré, qu’il n’était pas le style de Sophie. J’espérais en revanche que sa colocataire serait à mon goût. Mais impossible de trouver ma femme de toute la journée. Le programme que m’avait imposé Gilles, tennis et ski nautique, ne devait pas être le sien. Je ne l’ai revue que le soir, au dîner, mais nous n’étions pas à la même table. Nous avions prévu un plan B : retrouvailles le soir au bar devant la piscine, après le spectacle.

Effectivement, ma femme était là : sandales à talons, pantalon serré, tee-shirt blanc. Elle était belle, mais j’ai surtout regardé Cécile, sa nouvelle amie : brune comme Sophie, plus grande, belle poitrine. Pas mal du tout… J’ai dit à Gilles que j’avais repéré deux femmes seules au bar, je les ai abordées en leur proposant de prendre un verre avec nous, Sophie a accepté avant que Cécile ait le temps de répondre. Ainsi, la glace a été rapidement brisée. Nous avons prolongé la soirée dans la boîte de nuit attenante. Mais Sophie a vite levé le camp, suivie par Cécile, en prétextant la fatigue.

Dans notre bungalow, j’ai eu droit aux félicitations de Gilles pour ce premier contact réussi. Grand seigneur : il m’a même laissé le choix en me demandant laquelle je préférais :

— La grande, Cécile. L’autre a l’air un peu froide, non ?
— Moi, elle me plait. Je suis sûr qu’elle cache bien son jeu, et qu’au lit, c’est une affaire.

J’ai rangé le compliment dans ma tête, en me promettant de le répéter à Sophie à la première occasion. Cécile ne me laissait pas indifférent. Sophie avait attiré l’œil de Gilles. L’affaire semblait bien partie.

Nous les avons revues le lendemain en fin d’après-midi, sur la plage. Le corps de Sophie, je le connaissais par cœur. J’ai davantage regardé celui de Cécile : elle était plus charpentée que je l’avais cru la veille, avec des hanches plutôt larges, mais appétissantes. Naturellement, une partition s’est opérée : je parlais avec Cécile, tandis que Gilles entretenait Sophie. Ils étaient dos à moi. Je ne comprenais pas ce qu’ils se disaient, mais, de temps en temps, j’entendais le rire de ma femme. Il me semblait qu’elle en rajoutait pour me provoquer. Je trouvais la situation excitante : Sophie et moi, en maillot sur la plage, tournés chacun vers des inconnus qui ne savaient pas que nous étions mari et femme. Encore un jour ou deux de ce régime, et nos retrouvailles allaient être vraiment chaudes.

Le soir, nous avons dîné ensemble. Puis même circuit : spectacle, bar, boîte de nuit. J’avais remarqué que Sophie avait un peu bu, peut-être pour se donner du courage. En boîte, elle a dansé avec Gilles. Il la serrait de près, lui parlait à l’oreille. Quant à Cécile, elle m’agaçait un peu avec son discours convenu de célibataire trentenaire, genre : « Les femmes indépendantes comme moi font peur aux hommes, ils préfèrent les femmes qui ne leur font pas d’ombre ». Et elle insistait pour savoir si ma femme et moi étions vraiment en instance de divorce, si la séparation n’était pas temporaire. Comme la veille, c’est Sophie qui a donné le signal du départ. Cette première journée au grand air l’avait épuisée, disait-elle. Elle m’a quitté sur une bise rapide. Ça m’a fait bizarre de sentir furtivement son odeur. D’autant que la bise qu’elle a donnée ensuite à Gilles m’avait semblé plus appuyée.

De retour au bungalow, Gilles semblait sûr de son fait :

— Elle n’a pas voulu coucher le premier soir, mais je la sens bien. Quand on a dansé un slow, je l’ai serrée. Elle ne s’est pas dérobée. Et toi, ça a marché ?

Je lui ai répondu que oui. Ce n’était pas faux. Cécile ne s’était pas dérobée non plus quand je l’avais serrée en dansant. Mais elle ne m’attirait pas vraiment. À une autre époque de ma vie, peut-être, mais pas là, pas dans ces circonstances. J’ai préféré orienter de nouveau la discussion sur Sophie, en demandant à Gilles ce qu’il lui trouvait :

— Elle n’a pas un visage terrible, mais j’aime bien les petits formats bien roulés comme elle. Elle n’avait pas de soutien-gorge. Je sentais ses seins quand je dansais contre elle. Au lit, ça doit être une tigresse.

Je n’ai pas aimé qu’il me parle ainsi du visage de ma femme. Elle n’est pas d’une beauté spectaculaire, mais ses traits sont réguliers, j’adore la manière dont elle rit en relevant sa lèvre supérieure pour découvrir ses dents bien rangées. Et Gilles ignorait l’essentiel : combien Sophie est belle après l’amour ! En revanche, il me plaisait de l’entendre parler de son corps, de son tempérament amoureux. Ça me faisait bander dans mon lit en pensant au moment où nous nous retrouverions. Mais il fallait vraiment que je trouve un moment pour lui parler seul à seul le lendemain, afin de planifier la sortie de ce subterfuge.

L’occasion s’est trouvée en fin d’après-midi. Gilles avait déniché un nouveau partenaire pour jouer au tennis. Je les ai rejointes le premier sur la plage. Après un moment, Cécile s’est levée pour chercher à boire. Peut-être espérait-elle que je l’accompagne, mais je suis resté avec Sophie, et nous sommes allés nous baigner pour parler au calme :

— Félicitations, Gilles est sous le charme !
— Ne t’inquiètes pas, Cécile aussi. Elle te trouve juste un peu distant. Elle craint que tu sois encore amoureux de ta femme.
— Elle a raison. Tu ne crois pas qu’il est temps de faire marche arrière ? Tu pourrais commencer à dire ce soir à Gilles que tu t’es trompée, qu’en fait, tu es attirée par moi. Et je ferais pareil avec Cécile. Comme ça, demain, on se retrouverait sans que ça leur semble suspect.
— Attends un peu, on vient d’arriver. Et tu n’as même pas commencé à me draguer, comme tu me l’avais promis. J’ai l’impression que tu regardes davantage Cécile…
— Au début oui, par curiosité, mais plus maintenant.
— Laissons-nous encore un soir. Tu avais parlé d’un petit flirt. Ça pourrait être amusant, non ? Sois rassuré, je n’ai pas envie de Gilles. Je suis une femme fidèle, et je sais me défendre.
— OK, encore un soir. Mais demain, on enclenche la marche arrière.

Nous avons de nouveau dîné ensemble ce soir-là. Mais il y avait comme une ligne de fracture qui séparait la table. L’ambiance était nettement plus chaleureuse entre Sophie et Gilles qu’entre Cécile et moi. Sans doute parce que je commençais à ressentir une pointe de jalousie. Lorsque nous sommes allés prendre le café au bar, Sophie et Gilles marchaient derrière nous. J’aurais aimé me retourner, les regarder, entendre ce qu’ils se disaient. Ensuite, après le spectacle, Gilles a dit qu’ils partaient faire un tour sur la plage, sans nous proposer de les accompagner. Il a juste ajouté qu’ils nous rejoindraient plus tard, et ils nous ont plantés là. J’étais crucifié. Gilles, avant de partir, m’avait lancé un affreux regard complice. En boîte, je ne pensais qu’à ce regard. Je me raccrochais au regard que ma femme m’avait adressé en même temps, pas du tout sur le même registre. Du style : « Fais-moi confiance, je maîtrise ». N’empêche que l’horloge tournait, et qu’ils n’étaient toujours pas de retour.

De dépit, j’ai invité Cécile à danser. J’avais pas mal bu, pour tromper l’attente. Je l’ai serrée, lourdement, pour « flirter » moi aussi. Elle m’a repoussé :

— Arrête, tu n’en as pas vraiment envie, je le sens bien. Il n’y a rien de pire pour une femme que de se faire draguer par un homme qui pense à une autre. Ta femme t’a quitté, mais tu l’as encore dans la peau. Pour l’instant, tu as besoin d’une amie. Je t’ai peut-être rencontré trop tôt. On pourra rester en contact après le Club. Et plus tard, qui sait ?

Sa gentillesse me confondait. Je me trouvais ignoble d’avoir entraîné cette femme dans notre petit jeu, comme si elle n’était qu’un cobaye. Elle méritait mieux. Un homme qui la désire vraiment. Nous sommes retournés à notre table. Elle m’a passé la main dans les cheveux, en me souriant :

— Elle reviendra peut-être, tu sais.

Le double sens de sa phrase m’a touché droit au cœur. Elle pensait à ma femme. Moi aussi. Mais elle ne pouvait pas savoir qu’il s’agissait de Sophie.

Entre nous, le silence devenait lourd. Heureusement, Sophie et Gilles sont revenus peu après. Malheureusement, il la tenait par la main, il avait l’air triomphant. Et elle, gênée, au point de fuir mon regard. J’ai allumé une cigarette pour essayer de trouver une contenance. Ce n’était pas possible. Elle n’avait quand même pas couché avec lui ! Le pire, c’est que je ne pouvais même pas le lui demander.
J’aurais aimé être à des milliers de kilomètres de là, ou deux mois avant, pour tout effacer par avance, pour ne jamais être allé dans ce putain de club. La bonne humeur de Gilles tombait à plat. Ni Sophie ni moi, ni Cécile mais pour une toute autre raison, n’avions le cœur à rire. Cécile s’est levée la première en disant qu’elle allait se coucher. Sophie lui a emboîté le pas. Gilles leur a dit qu’il les raccompagnait. Du coup, j’y suis allé aussi. Je ne voulais pas laisser Sophie avec ce type. Quand il lui a pris la main, il m’a semblé qu’elle avait un mouvement de recul, comme un réflexe, n’empêche qu’elle l’a laissée. Et, en la quittant, il lui a posé un rapide baiser sur la bouche. Moi, je n’ai eu droit à rien. Sophie a filé dans son bungalow, imitée par Cécile.

Dès la porte de leur bungalow refermée, j’ai posé à Gilles la question qui me brûlait les lèvres depuis un moment, en essayant de déguiser ma colère sous un ton léger :

— Alors, tu l’as baisée ?
— Pas complètement, à moitié. L’autre moitié sera pour demain.

Et il a ri…

— Comment ça, à moitié : on baise ou on ne baise pas.
— Et une pipe, c’est de la baise ?

Je continuais à marcher, mais j’étais KO debout. De retour au bungalow, Gilles a continué sur sa lancée :

— Elle est bizarre, cette femme. Au début, ça fonctionnait bien entre nous. Elle a accepté de venir dans notre bungalow. Mais une fois sur le lit, quand j’ai commencé à vraiment la caresser, elle s’est rétractée. Elle m’a dit qu’elle sortait d’une déception amoureuse, qu’elle était désolée, qu’elle ne pouvait pas. Pourtant, elle en avait envie. Il y a des signes qui ne trompent pas. Alors j’ai insisté. Je la tenais bien, elle recommençait à faiblir, à s’ouvrir. Quand je l’ai sentie mûre, bien chaude, bien à point, je me suis redressé pour sortir mon sexe et prendre une capote. Elle s’est dégagée, a glissé sur moi, et m’a fait une pipe.

J’avais envie de l’avilir, de m’avilir, de boire jusqu’à la dernière goutte le poison qui me rongeait les tripes. Ma voix était glaciale :

— Elle suce bien ?
— Au début, elle était un peu timide. Mais après, une panthère, je te jure. Quand je te disais qu’elle cachait bien son jeu ! Elle m’a enlevé mon pantalon, m’a écarté les cuisses, a mis ses mains partout là où il faut, autour, dessous. Elle n’a pas une grande bouche, mais elle va loin, en serrant bien. J’étais comme dans un fourreau. J’ai essayé de l’arrêter quand j’ai senti que je montais. Je voulais la sauter. Mais elle a continué. Je n’ai pas réussi à me retenir. J’ai explosé dans sa bouche, et elle a tout avalé. Une bonne pompeuse, vraiment, un 16 sur 20.

C’était surréaliste. J’étais en train d’écouter un type me raconter comment ma propre femme lui avait taillé une pipe une heure plus tôt. Et je ne pouvais rien dire pour expulser ma rage, sinon être sarcastique :

— Il aurait fallu qu’elle te fasse quoi pour que tu lui mettes 20 ?
— Déjà, elle n’était pas à poil, juste le haut. Je n’ai pas eu le temps de lui enlever sa jupe. Ça aurait été plus sexy si elle avait été entièrement nue. Avec sa bouche, elle ne s’est occupée que de mon gland. Pas un seul coup de langue ailleurs. Et j’aime bien qu’un doigt remonte dans la raie des fesses. Ça non plus, elle ne l’a pas fait. Mais c’était la première fois. 16 sur 20 pour un début, c’est une excellente note. Elle peut grimper jusqu’à 18 ou 19 d’ici à la fin des vacances. Mais pas 20. Elle n’a pas la bouche pour ça.

En plus, il critiquait Sophie. C’était de pire en pire. J’ai préféré l’arrêter. En matière de pipes, j’en avais assez entendu :

— Pourquoi tu ne l’as pas baisée après ?
— C’est elle qui a tiré le rideau : elle s’est levée et a remis son tee-shirt. Moi, j’étais encore dans les vapes. Et quand je tire un bon coup, ça me suffit. Ce genre de femme, il faut les laisser venir, ne pas chercher à les comprendre. Demain, je suis sûr, elle voudra se faire sauter. Si elle baise aussi bien qu’elle suce, ça va être grand. Et toi, ça a marché avec Cécile ?
— Non. Je n’en avais pas vraiment envie. Je n’allais quand même pas me forcer.
— Ça ne se commande pas, mais quand même, elle est pas mal. Et ça serait plus pratique. Comme ça, demain soir, tu pourrais dormir avec elle dans son bungalow, et moi avec Sophie.
— Tu as raison. Je vais y penser.

Après tout, si Sophie voulait s’envoyer en l’air avec ce type, pourquoi je me gênerais ? Au moins, on serait sur un pied d’égalité. C’était une réaction idiote. Gilles, repu, satisfait, s’était endormi. Moi, je ne pouvais pas. Je pensais à Sophie, au sexe de ce type planté dans sa bouche. Je n’avais pas besoin de faire de gros efforts d’imagination. Ça s’était passé là, dans cette pièce où je dormais, où j’avais mes affaires, sur le lit voisin du mien. Et Gilles n’était pas du genre pudique. Plusieurs fois, il s’était baladé nu dans le bungalow en sortant de la douche, le sexe pendant.

Il y a pire encore que d’être cocu : être cocu et ridicule. J’étais les deux. L’homme qui s’était vidé dans la bouche de ma femme dormait tranquillement à côté de moi. J’avais même été obligé d’écouter ses commentaires graveleux sur les talents amoureux de Sophie ! Il ne pouvait quand même pas inventer ce qu’il m’avait dit. Je me disais que c’était impossible, qu’on ne pouvait pas avoir gâché tout ce qu’on avait construit, notre amour, pour un type comme lui. Subitement, le doute m’a assailli : s’il n’avait pas était le premier, s’il y avait eu plein avant lui, depuis le premier jour, pour qu’elle se livre ainsi à un homme rencontré dans un club de vacances, presque sous mes yeux en plus, dans ma chambre ? Il fallait que je lui parle. Je me suis levé, me suis rhabillé, et j’ai marché vers son bungalow.

Elle était assise sur le sable, devant sa porte, les pieds nus. Elle fumait une cigarette. Sa voix était calme, presque détachée :

— Je t’attendais. Il faut qu’on parle.
— Oui, je crois. Quand une femme taille une pipe à un mec, son mari a droit à des explications, non ?

J’essayais de la blesser par des mots pour réfréner l’envie que j’avais de la gifler.

— Je ne voulais pas. C’est venu comme ça parce que je ne pouvais pas faire autrement. J’ai été dépassée.
— Ne mens pas en plus. Il ne t’a quand même pas forcée !
— Non, c’est de ma faute. Je voulais juste flirter avec lui, l’embrasser un peu. Je croyais que tu faisais pareil avec Cécile. Mais il sait comment s’y prendre avec les femmes. Et moi, il y a tellement longtemps que je n’avais pas été embrassée par un autre homme que toi. Ça m’a fait des choses si tu veux tout savoir. Je n’en suis pas fière, mais c’est comme ça. Je ne suis pas en bois, tu le sais. J’ai essayé de lui dire non. Il m’a répondu que c’était trop tard, qu’on était deux adultes, que je n’avais plus l’âge de jouer les allumeuses, qu’il avait envie de moi maintenant. Il a recommencé à m’embrasser, à mettre ses mains partout. Il était lourd.

Sa voix a déraillé. Elle a allumé une autre cigarette. J’ai vu qu’il y en avait un tas, écrasées près d’elle, dans le sable :

— J’ai senti que j’allais lui céder. Mais je ne voulais pas. Mon corps voulait, pas moi. Alors, je lui ai fait une fellation. Je me suis dit que c’était un moindre mal, que ça allait le calmer. Je ne voulais pas qu’il me donne du plaisir. Ça, ça aurait été trop grave.
— Et ce n’est pas grave qu’il me dise que ma femme est une bonne suceuse, qu’elle lui a écarté ses cuisses, mis ses mains partout, l’a avalé ?
— Je n’ai pas avalé.

Elle avait presque crié en prononçant ces mots. En d’autres circonstances, ça aurait été comique : une femme qui se justifie devant son mari en lui disant qu’elle a sucé un autre homme, mais sans avaler.

— J’ai recraché. Il ne s’est aperçu de rien, comme tous les hommes, même toi. Et il ne venait pas. Moi, je voulais que ça se termine. Alors, j’ai tout fait pour ça aille vite. Mais je n’y ai pris aucun plaisir, je te le promets. Je l’avais fait avant toi. Une fellation comme ça, ce n’est pas comme faire l’amour. Ça ne compte pas. Il n’a rien eu de moi. Demain matin, je lui dirai que tout est fini. Et qu’est ce que tu aurais fait, toi, si tu avais commencé à embrasser Cécile ? Tu es sûr que tu aurais su t’arrêter à temps ?

Je n’ai pas répondu à sa question. C’était inutile. C’est cette nuit-là que j’ai compris le sens de l’expression « lâche soulagement ». Je l’avais cru prise d’une folie subite. J’avais cru la perdre. Et je découvrais une femme aussi désemparée que je l’étais. C’était comme si on venait de réchapper à un accident. J’avais eu peur, mais elle était encore là, l’essentiel était préservé. Le reste, les dégâts, passaient au deuxième plan.

N’empêche qu’il fallait maintenant sortir de cette situation idiote, si possible sans nous couvrir de ridicule. Nous n’avions pas besoin de ça, en plus. Sophie m’a dit qu’elle s’en chargeait, puisque c’était elle qui avait franchi la ligne. Elle avait retrouvé un ton résolu. Au moment de la quitter, j’ai serré sa main dans la mienne. Je ne pouvais pas la prendre dans mes bras, et encore moins l’embrasser. C’était au-dessus de mes forces. Elle l’a compris.

Le lendemain, quand Gilles m’a réveillé pour aller jouer au tennis, je lui ai dit que j’avais passé une mauvaise nuit, que je préférais continuer à dormir. Je n’allais quand même pas passer la matinée avec l’homme, à qui ma femme avait fait une pipe la veille ! Il est revenu dans le bungalow vers 11 heures, et m’a à nouveau tiré de mon sommeil :

— Lève-toi Don Juan. Tu dois célébrer ton succès : tu séduis les femmes pendant que tu dors.

Je ne comprenais pas un mot de ce qu’il disait. Il a poursuivi :

— Je te préviens, c’est une tordue. Mais l’important, c’est qu’elle suce bien. Alors, profites-en !
— De qui tu parles, de Sophie ?
— Bien sûr. Puisque je n’avais personne avec qui jouer au tennis, je suis passé la voir ce matin dans son bungalow. Tu ne devineras jamais ce qu’elle m’a dit : elle se sent attirée par toi, maintenant. Je te la fais brève : c’était une méprise, elle a employé ce mot. Tu lui plaisais depuis le début, mais comme tu ne regardais que Cécile, elle n’avait pas voulu rivaliser avec sa copine. Mais quand elle a su, hier soir, que ça n’avait pas marché entre Cécile et toi, révélation ! Je te le dis, c’est une folle. Elle fait une pipe à un mec. Et, une heure plus tard, elle réalise qu’elle veut sortir avec son copain. Si tu veux un conseil, baise-la aujourd’hui. Demain, elle aura peut-être changé d’avis et reviendra vers moi…

Gilles était de bonne humeur. Pour lui, l’affaire était classée. Des femmes libres, au club, il y en avait d’autres. J’en ai eu assez de cette situation invraisemblable. Notre jeu avait pris une tournure sinistre. Je ne me voyais pas poursuivre ce mensonge pendant quatre jours encore, faire semblant de séduire Sophie après ce qu’elle avait fait, continuer de mentir à Gilles et à Cécile :

— Gilles, assieds-toi, j’ai des choses à te dire. Sophie est ma femme. Ça fait douze ans qu’on est mariés. On n’est pas en instance de divorce. On a juste essayé de bâtir un scénario pour pimenter notre vie amoureuse. On est venus séparément au Club. On avait prévu de se laisser quelques jours de liberté, en se regardant de loin, et puis de se séduire à nouveau, comme si c’était la première fois. Mais ça a dérapé…
— Sophie est ta femme ! Vous êtes des malades ! C’était quoi votre plan ? Elle me taillait une pipe. Toi, tu sautais Cécile. Et après, grande réconciliation au lit en vous racontant vos exploits.
— Non, je te l’ai dit, ça a dérapé. Il n’y avait pas de plan. Elle avait besoin d’être rassurée sur sa capacité à me plaire, et à plaire en général. Mais jamais il n’a été question d’infidélité entre nous. Et puis Cécile et toi êtes arrivés. Ça nous a paru drôle de jouer avec le feu avant de se retrouver. Et maintenant, on est comme deux cons, moi surtout.
— Mais pourquoi elle m’a fait une pipe alors ? Je ne l’ai pas obligée. C’est venu d’elle.
— Cette question, on n’a pas fini de se la poser, crois-moi.
— Je croyais avoir tout connu dans la vie, des couples fidèles, des couples infidèles, des couples échangistes. Mais comme vous, jamais. Bonne chance pour la suite.
— Merci. On va en avoir besoin.

Il nous restait encore quatre jours à passer dans ce club. Ils ont été longs. Gilles a trouvé le soir même une Italienne. Nous n’avons plus fait que nous croiser. Quand j’ai voulu m’excuser auprès de Cécile, elle m’a tourné le dos. Je savais par Sophie que l’ambiance était glaciale dans leur bungalow depuis qu’elle lui avait tout dit. Quant à nous, impossible de renouer les fils dans ce cadre, dans cette sorte de prison dorée qui nous rappelait ce qui s’était passé. Tacitement, nous nous sommes isolés l’un de l’autre. Je la voyais de loin lire sur la plage. Je faisais de même. Superbes vacances à deux…

À l’aéroport, Sophie est venue vers moi devant le comptoir d’enregistrement. Elle voulait voyager à mes côtés. Elle avait raison. Nous rentrions dans notre vie. Autant commencer tout de suite. Dans l’avion, notre discussion a été d’une effroyable platitude : les enfants, l’organisation du prochain Noël en famille… Elle s’est quand même endormie contre moi, tête sur mon épaule. Mais la gêne est revenue dès le réveil. Heureusement, le chauffeur de taxi était volubile. Il avait remarqué à notre bronzage que nous venions d’un pays chaud. Il voulait tout savoir : la température de l’eau, la qualité de la nourriture. J’ai fait l’essentiel de la conversation. Sophie regardait par la vitre.

Nous avons passé la journée à simuler, devant sa mère et nos enfants, qui étaient fous de joie de nous revoir. Puis, le soir, les enfants couchés, l’appartement est devenu silencieux. Je lisais sur le canapé du salon. Sophie m’a rejoint :

— On ne peut pas continuer comme ça. Je t’aime, tu le sais.

La question qui me vrillait l’esprit depuis quatre jours a jailli de mes lèvres :

— Pourquoi lui as-tu fait une fellation ? Il te plaisait ? Tu avais envie de lui ?
— Non, pas de lui. C’est la situation qui m’a plu. J’étais sur la plage avec un homme. J’entendais la musique de la boîte. Ça m’a rappelé des souvenirs, quand j’avais 20 ans. J’ai eu envie qu’il m’embrasse. Je croyais qu’ensuite, je saurais lui dire non. Je savais le faire, avant. Mais il embrassait bien. C’était une autre bouche que la tienne, une autre peau, d’autres mains. Quand il m’a proposé d’aller dans son bungalow, j’ai dit oui. C’est idiot, je sais : je voulais voir l’endroit où tu dormais.
— Et à aucun moment tu ne t’es dit, en suivant un homme dans sa chambre, que tu allais trop loin.
— Si, mais il était trop tard. J’ai essayé de lui dire non. Il a insisté. Il me tenait. Il avait enlevé mon tee-shirt. Et il savait que mon corps avait envie de lui.
— Comment le savait-il ?

Je voulais tout savoir. C’était presque du masochisme. Je savais que ses mots allaient me faire du mal. Mais rester dans l’ignorance, avec toujours les mêmes questions dans la tête, me semblait pire encore.

— J’étais en jupe. Il avait la main sur mon sexe. Il me disait que je n’avais plus l’âge de jouer les allumeuses. J’ai eu honte de moi, du jeu que je jouais. J’ai senti que je lui cédais. Quand il a sorti son sexe de son pantalon, j’ai paniqué. Je me suis dit que la seule manière de m’en tirer, c’était de lui faire une fellation. Sinon, il m’aurait fait l’amour. Et il m’aurait sans doute donné du plaisir.
— Parce que tu n’en as pas eu quand tu lui faisais une pipe ?
— Si, un peu, au début. Pas vraiment du plaisir. J’étais troublée de caresser un autre sexe que le tien. Mais ensuite, il me tardait qu’il vienne, que ça en finisse, que je puisse m’en aller. Alors, j’ai tout fait pour que ça se termine le plus vite possible. Mais là, j’étais complètement froide, je te le jure. Je ne pensais qu’à sortir de cette chambre. Je regrette profondément ce qui s’est passé. Mais n’en fais pas un drame. Il y a des choses plus importantes dans la vie. Nous, par exemple.

Elle avait raison. Mais je trouvais qu’elle s’en tirait à bon compte. J’ai voulu enfoncer le clou, pour lui faire mal :

— Attends, je ne suis pas certain d’avoir tout compris. Quand tu dis qu’il avait la main sur ton sexe, ça signifie qu’il te caressait ?
— Pas tout de suite, pas quand je lui ai dit non. Mais il ne s’est pas arrêté. Il tenait mes poignets dans une main. Et avec l’autre, il m’a caressée.
— Et là, il t’a bien donné du plaisir, non ?
— Oui.
— Donc, s’il avait continué plutôt que de sortir son sexe et te lâcher pour aller chercher une capote, il t’aurait fait jouir. Et après, il aurait pu te baiser tranquillement.
— Ça ne s’est pas passé comme ça.
— Je sais, mais réponds. J’ai besoin de le savoir.
— Oui, sans doute. C’est ce qui m’a fait peur. Je ne voulais pas que ça aille si loin. Avant, je savais m’arrêter. Là, je n’ai pas su ou pas pu. Je suis désolée de te dire ça. Mais mon corps ne m’obéissait plus. C’est venu par enchaînement. Je sais que j’aurais dû m’arrêter dès qu’il m’a embrassée sur la plage. Là, ça aurait été un flirt, rien de plus. Mais ça m’a bougée d’embrasser un autre homme que toi, après toutes ces années. Je me disais que je continuais encore un peu, et puis encore un peu. Je n’ai pas senti que je basculais. Mais quand il me caressait, je savais qu’il me ferait jouir, s’il me faisait l’amour ensuite, ça aurait été encore plus grave après. Pour toi, mais pour moi aussi. C’est pour ça que je lui ai fait une fellation quand il m’a lâchée. C’était une manière de me préserver, tu comprends ?
— Et maintenant, comment on va faire ? Il faudra que je te laisse sucer un homme de temps en temps, pour que tu te rappelles ta jeunesse ?
— N’en rajoute pas. On a déjà gâché nos vacances. On ne va pas en plus se gâcher la vie. Tout ce que je sais, c’est qu’il ne faut plus qu’on joue à ce genre de jeux stupides. Ce n’est pas pour nous. On ne sait pas y faire. Enfin, moi je ne sais pas y faire. Je n’ai pas besoin de ça. J’ai un corps qui réagit bien. Trop bien peut-être, puisque je n’ai pas su m’arrêter avec Gilles. Mais mieux vaut ça que l’inverse. Ce corps, il est pour toi, il est à toi, tant que tu le désireras.

L’invitation était précise. Mais je n’avais pas envie de Sophie. Elle l’a compris, et a eu l’intelligence de m’attendre. Pas très longtemps, en vérité. Nous avons passé deux nuits très sages. La troisième, nos corps se sont rapprochés naturellement dans le sommeil. Quand je me suis réveillé, je bandais. Nous avons fait l’amour lentement, avec des mots d’amour. Et j’ai ressenti son orgasme comme une victoire.

Il m’a fallu du temps pour accepter ce qui s’était passé. C’est moi qui en ai reparlé quelques mois plus tard, pour dédramatiser. Sophie venait de me faire une pipe. Je lui ai dit que Gilles avait raison, qu’elle était vraiment une bonne suceuse. Elle a repris la balle au bond :

— Ça fait plaisir d’être appréciée par des connaisseurs.
— Appréciée, mais sans plus. Il m’a dit la note qu’il t’avait donné ce soir-là : 16 sur 20 !
— Quel mufle ! Mais je n’étais pas au mieux de ma forme. J’ai progressé depuis. Et je peux encore faire mieux, tu verras. Puisque tu es de bonne humeur, j’ai quelque chose à t’avouer au sujet de Gilles.

Le plafond m’est tombé sur la tête. Je sortais à peine de convalescence. Un rien pouvait me faire rechuter :

— Ne t’inquiètes pas, rien de grave. Mais ça m’ennuie de t’avoir menti : j’avais avalé.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Un réflexe idiot. Je voulais atténuer ce que j’avais fait.
— Tu aurais quand même pu recracher.
— D’abord, je l’ai rarement fait, même avant toi. C’est mon côté perfectionniste : j’aime bien aller jusqu’au bout. Et puis, il m’avait vexée en me traitant d’allumeuse. Je me sentais honteuse envers lui, de l’avoir provoqué. Je voulais qu’il sache que je n’étais pas une allumeuse. Et je voulais me punir aussi, en avalant. C’était compliqué dans ma tête.
— Moi aussi, je vais te punir. Dorénavant, quand tu me feras une pipe, tu avaleras à chaque fois.

Depuis, nous avons retrouvé tous nos jeux sexuels. Et même un autre : je lui ai acheté un plug, qu’elle porte pour s’ouvrir, les soirs où elle a envie que je la sodomise. La semaine dernière, lors d’un dîner, j’étais assis à côté d’une femme à la poitrine abondamment décolletée. J’ai souvent eu des regards obliques. Sophie m’en a parlé sur le chemin du retour. Le lendemain, elle m’a annoncé qu’elle avait pris rendez-vous avec un chirurgien pour se faire refaire les seins. Elle m’a dit qu’elle était complexée depuis longtemps par ses petits seins. Et qu’elle ne voulait plus que je lorgne sur la poitrine des autres. Moi, l’idée qu’elle soumette ses seins à un bistouri ne m’enchantait pas. Elle m’a répondu qu’aucun homme ne lui avait encore fait l’amour entre les seins, qu’elle voulait m’offrir cette virginité, puisque j’étais arrivé trop tard dans sa vie pour avoir les autres.

J’aime ma femme. J’aime la manière dont elle fait l’amour. Le souvenir de cette histoire ne me hante plus. Nous l’évoquons de temps en temps, toujours au lit. Je crois qu’il nous plait de savoir, à l’un comme à l’autre, que nous ne sommes pas un couple uniformément plat et lisse, que nous avons eu notre heure de déviance, même très légère. Et j’ai aussi fini, rétrospectivement, par aimer l’idée que Sophie soit sensuelle au point de ne plus savoir s’arrêter quand un homme enflamme son corps comme Gilles l’avait fait. Ça la rend à la fois séduisante et dangereuse.

À moi de savoir en profiter, de faire qu’il n’y ait plus d’autres Gilles. Tous nos jeux sexuels, maintenant, se font à deux. Exclusivement à deux.

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